Nadim Tarazi, tout comme Alice Liddel, n’a pas pu rester sage. Sa traversée du miroir, il l’a effectuée, lui, à travers un autre médium : le livre.
Tarazi est libraire certes, spécialiste de la BD, mais aussi formateur au métier du livre.
Il répugne cependant à l’idée d’être vendeur “au kilo” des rejetons de Gutenberg. Je ne sais s’il a jamais réussi à vendre un livre qu’il n’ait lu auparavant. Nadim Tarazi entretient avec les livres un rapport différent, tactile avant toute chose.
A l’occasion de son organisation de "Rencontres de la BD", l’équipe de la page Art & Culture a eu avec lui l’entretien suivant :
Le "Who’s Who" de Nadim Tarazi en quelques lignes ?
Je suis un professionnel du livre et j’ai fait même beaucoup d’activités autour du livre. Déjà, quand j’étais libraire (je tenais une librairie, à la rue Monnot), j’ai fait essaimer autour du "livre" tout un pan d’activités culturelles, des découvertes de livres, des rencontres avec les éditeurs, avec les auteurs, etc. Et ça c’était le côté intéressant de mon travail de libraire et non donc le côté commercial. Dès que mon travail était réduit "exclusivement" au côté commercial, j’ai préféré abandonner la librairie et faire un projet strictement culturel: La Maison du Livre.
… et le 3ème jour, fut donc la "MDL" ?
Le projet (de la Maison du Livre) est une décision conjointe, bien mûrie avec un ami de longue date, Michel Choueiri (actuellement directeur de la librairie El-Bourj). On cherchait le moyen d’améliorer la pratique des métiers du livre, en nous basant sur nos observations - un constat de 20 ans – des problèmes auxquels on a été confronté lors de l’exercice de notre métier de libraire...
J’ose les résumer ou les regrouper sous 3 rubriques :
1) La diffusion de l’information 2) Un circuit de personnes 3) Une formation professionnelle.
Pouvez-vous les détailler brièvement...
Pour promouvoir le livre (et par conséquence la lecture), faut-il d’abord que l’information circule ; et elle ne circule pas suffisamment à notre avis. C’est le principe de la diffusion de l’information, une règle d’or. Je veux bien que les professionnels soient informés, cependant, l’information, le flux de l’information ne passait pas au public, au moins d’une façon organisée.
Aussi, il est important de reconnaitre que derrière le bouquin, il y a tout un circuit de personnes: l’auteur, l’illustrateur, le traducteur, les éditeurs… la distribution et la diffusion… la librairie et la bibliothèque, les prescripteurs et les intermédiaires et les médiateurs… etc. Tout un monde très riche et très complexe.
Cette panoplie de "gens"engagés dans le métier du livre influence inévitablement le contenu et la forme du livre.
Nous abordons finalement le volet de la formation professionnelle, pour un meilleur service dispensé au lecteur. En général, au Liban comme dans la plupart des pays arabes, on apprend le métier sur le tas. Pire, quand un professeur ne réussit pas à l’école, on le nomme responsable de la bibliothèque à l’école.
Vous avez voulu donc redorer le blason de ce métier ?
Avant d’ouvrir la Maison du Livre, on a proposé une prestation de cycles de formations professionnelles auprès des libraires, puis auprès des bibliothécaires. Par contre, avec les "Editeurs" on a eu des difficultés… ces derniers sont des éditeurs "de père en fils", "nés" éditeurs… Ces derniers ont été plus réticents. Parallèlement (comme solution peut être) on a travaillé sur un projet de diplôme universitaire de métiers de livre. L’USJ a lancé l’année dernière un Master professionnel des "Métiers du Livre".
La librairie Tarazi était réputée spécialiste en BD…, "CHOU" (votre avis) ?
J’étais libraire pendant 23 ans, et on m’a toujours dit que ma librairie était spécialisée en Bande Dessinée. En réalité, la BD constituait le troisième rayon de ma librairie. Le plus important rayon était dédié au livre de jeunesse.
Certes, j’ai introduit au Liban la BD pour adultes (qui n’a rien à voir avec la BD pornographique), mais il s’agissait d’une Bande Dessinée lue par les "Grands". Parce que - disons le avec sourire - à l’époque de ma librairie, ceux qui avaient commencé à lire Tintin et Spirou, avaient grandi (depuis).
Donc, et pour le dire autrement, la particularité de la librairie c’est qu’elle n’était pas une librairie de Bande Dessinée, mais qu’elle avait un rayon de BD différent des autres librairies.
J’ai commencé cette aventure en 1980. J’avais commencé par présenter les livres des grands dessinateurs de BD (autre que ceux d’Hergé et de Goscinny et dont tout le monde raffolait). Nous parlons d’Hugo Pratt, de Jacques Tardi et de François Bourgeon. Ce sont (maintenant) de très grands classiques. Mais à l’époque (en 1980), personne ne les connaissait.
En 1988, on a organisé le 1ier Festival de Bande Dessinée avec "la Mission Culturelle Française" au Futuroscope à Sin El Fil. J’avais reçu les deux premiers dessinateurs de BD qui sont venus au Liban, Edmond Baudouin et René Arnoux. L’exposition a eu un tel succès qu’au bout d’un jour, je n’avais plus de stock à vendre.
En 1991, on a organisé un 2ème Festival. Cette fois-ci dans les ruines du Centre Culturel (juste après la guerre). Le cadre était époustouflant avec son côté surréaliste… mais sur le plan "visiteurs et ventes", c’était moins réussi que la 1ère année.
Pourquoi "renoncer" à un projet qui a eu tellement de succès ?
En 1992, le Salon du Livre Francophone avait commencé. Dans ce cadre, j’ai reçu beaucoup d’auteurs et parmi les plus importants. En 1994, j’avais collaboré avec la Galerie Janine Rubeiz sur une exposition "MOEBIUS" avec Jean Giraud, grand dessinateur et auteur entre autre de la série BLUEBERRY. Ce dernier exposa des planches splendides, du grand art… on dirait de la peinture (d’où sa renommée d’être parmi les plus grands dessinateurs).
Le "Deuil" de la BD n’a jamais réussi. J’avais toujours cette petite nostalgie de la BD… un jour, Denis Gaillard (conseiller de coopération et d’action culturelle de la mission culturelle au Liban) m’interpelle : "Et si on faisait une exposition de BD ? (mais il ne savait pas que j’avais été en tant que libraire, spécialiste de la BD). La réponse ne tarda pas à venir. Je suis retourné deux jours après avec un projet.
Un festival en collaboration avec l’Ambassade de France qui tourna autour de deux idées :
1) "Mis à jour" de la connaissance du public libanais par rapport à ce qui se passe dans la BD contemporaine en Europe.
2) Faire découvrir la BD libanaise.
J’avais proposé de faire venir "la BD internationale" au Liban (la plus contemporaine) et de faire découvrir la Bande Dessinée libanaise qui a commencé à se faire connaitre déjà avec Zeina Abi Rached qui a publié en 2007 partir, mourir, revenir, le jeu des hirondelles. Et Mazen Kerbaj qui a fait son diplôme (à l’ALBA) sur ma librairie et qui a été édité par "l’Association", une maison d’édition prestigieuse. Aussi, la revue "Samandal" السمندل, créée par un groupe de jeunes Libanais qui font de la BD en noir et blanc (en trois langues) et qui font venir des dessinateurs de Bande Dessinée, (en soi une démarche très intéressante). Pour terminer, en aval, avec les questions suivantes : Est ce que la BD Libanaise existe ? Et que vaut-elle par rapport à la nouvelle BD contemporaine ?
Autrement dit…
Les classiques maintenant marchent tout seuls. Je ne vois pas l’intérêt d’une exposition par exemple sur les Schtroumpfs. Tout le monde connait les Schtroumpfs.
Par hasard, il y a 2 ans, j’ai rencontré quelqu’un qui a su que je m’intéressais à la Bande Dessinée et que j’allais à Bologne, en Italie, pour la Foire du livre. Elle m’a invité à un festival de BD à Ravenne, en Italie. En 2008, Ils on fait la 1ère exposition collective de dessinateurs Libanais. (Au Liban on n’a pas su ou pu la faire) ; eux, ils nous ont débrouillé un budget, et nous ont invités… qu’on a pu exposer en fin de compte. Une exposition superbe, qui a réussi à merveille.
De retour à la liste des invités….
Au départ, le projet est Franco-Libanais. Après notre exposition avec les Italiens, ils ont proposé de venir au Liban avec une exposition clef en main : 2 dessinateurs et un commissaire d’une exposition, pour une exposition de BD contemporaine… et une autre pour celui qu’ils considèrent l’ancêtre de la BD en Italie. (Sans oublier la notre bien sûr)
En tout et pour tout il va y avoir également 4 ateliers :
Atelier de travail avec chacun des grands invités ; avec les jeunes diplômés ou des jeunes étudiants de l’ALBA et du Samandal.
Une table ronde dont le thème général sera l’influence du contexte sur le travail des dessinateurs. (Par exemple, les dessinateurs Libanais sont influencés par la guerre, les dessinateurs Italiens sont très engagés politiquement, etc.…)
Sans oublier les signatures d’albums (il faut bien alimenter les librairies). Et finalement on avait prévu un Bazar, avec la revue Samandal, qui consiste à faire venir tous les dessinateurs Libanais qu’ils aient publiées ou pas afin d’organiser une sorte de Souk où chacun présentera ses travaux, ses planches, etc.…
Ce bazar n’aura pas lieu, il a été remplacé par des rencontres entre dessinateurs libanais et un groupe de dessinateurs venant des pays de l’ancienne Europe de l’Est.
Le rendez-vous vous sera donné à l’ALBA entre le 7 et 14 décembre 2009.
Le programme:
